
Sur un Plateau
Pour les géographes, un plateau est un relief surélevé présentant une topographie relativement horizontale, plus ou moins plane, parfois ondulée ou érodée et situé en altitude au-dessus des vallées et des plaines. Si de ce point de vue, le plateau du Mézenc, peut s’apparenter à d’autres plateaux célèbres où l’on pratique l’élevage - comme ceux du Larzac ou de l’Aubrac -, il s’en distingue par des conditions géographiques spécifiques, qui ont participé à forger une identité propre au territoire, parmi lesquelles, un climat montagnard rude, des prairies naturelles d’altitude, et une faible densité de population regroupée dans de petits villages dispersés, des fermes isolées et au sein d’un bourg principal, Fay-sur-Lignon.
L’artiste plasticienne Léna Durr a été invitée à s’installer pendant trois mois sur le plateau, à l’initiative de l’association la Caravelle, entre l’automne 2024 et le printemps 2025, pour y réaliser une résidence artistique, sur le thème du patrimoine agricole du Mézenc. Si le sujet du monde agricole et de la paysannerie semble évident et empreint d’universalité, il n’en demeure pas moins sensible et périlleux, tant il a été éculé, ces dernières années, mais aussi réduit, par les sphères médiatiques, politiques et culturelles, dans un contexte préoccupant de souveraineté alimentaire. Notons, au passage, que le plateau désigne aussi l’objet utilisé pour servir la nourriture.
A travers une démarche que l’on pourrait qualifier d’ethnographique, le travail de photographie documentaire proposé par l’artiste évite l’écueil de la simplification d’une réalité complexe, en une image d’Épinal, hors-sol. A l’instar d’une autre série récente, « Habitats sauvages », qui l’amenait à rencontrer des personnes ayant adopté des modes de vie et des habitats alternatifs, Léna Durr approche son sujet sans protocole préétabli, si ce n’est la volonté de s’immerger dans la vie des hommes et des femmes qu’elle rencontre, afin d’en saisir les détails et la complexité. C’est d’ailleurs, autour de l’attention à des détails que se construit sa photographie, en utilisant deux postures.
La première consiste à promener son appareil et à s’attarder volontairement sur des situations décalées, provoquées par un objet qui n’est pas à sa place ou un élément qui remet en cause l’ordre attendu par l’imaginaire collectif. Il s’agit donc à la fois d’un travail profondément ancré dans le réel, mais qui parvient à le rendre étrange, s’affranchissant par la même des représentations stéréotypées. L’agilité de l’artiste réside dans la subtilité qu’elle emploie pour suggérer ces décalages et les laisser à l’appréciation des spectateurs.rices, sans jamais les imposer. Le procédé n’est ni spectaculaire, ni grossier.
La seconde consiste à composer elle-même des mises en scène. Dans l’univers des films et du spectacle vivant, le plateau, c’est aussi le lieu où se déroule le tournage ou le spectacle. A travers ses mises en scène - un terme emprunté au théâtre - l’artiste réalise des portraits de famille ou individuels, avec la complicité des protagonistes, dans lesquels elle introduit délibérément des détails signifiants, comme des objets dont elle a fait l’acquisition au vide grenier de Fay-sur-Lignon.1
Sans prétendre à l’exhaustivité, le travail de Léna Durr offre un aperçu représentatif des activités agricoles du plateau, essentiellement tournées vers l’élevage, avec principalement des races bovines allaitants, mais aussi des vaches laitières, des chèvres et des brebis allaitantes. Parmi ces activités, figurent des productions emblématiques du plateau, telles que la chèvre du Massif Central, la brebis noire du Velay ou l’AOC-AOP Fin Gras du Mézenc. Enfin, sont également représentées les activités de maraîchage et de culture de plantes aromatiques et médicinales.
Présentée sur la place du Foirail, la série photographique de l’artiste s’inscrit dans la tradition de ce lieu d’échanges, qui se perpétue encore de nos jours, avec la foire aux chevaux. L’exposition prend forme sur une installation constituée de barrières à bétail. En affichant dans l’espace public des moments partagés avec des paysan.es et des agriculteur.rices, qui relèvent plutôt de la sphère intime, l’artiste provoque à la fois un effet de fenêtre ouverte, pour les passant.es, et un effet de miroir, pour l’ensemble du monde agricole du plateau.
« Mêlant dimension documentaire et représentation de l’intime, le genre du portrait ouvre des portes pour nous laisser entrevoir des existences invisibles, souvent silencieuses, fières et pudiques. La famille y joue un rôle important, par l’entraide nécessaire et l’héritage apporté d’une génération à une autre. » 2
Pour aborder la question centrale du patrimoine, indubitablement liée à celle de la transmission, l’artiste, fidèle à son approche immersive et ethnographique, prend garde à ne porter aucun jugement de valeur et à ne véhiculer aucune glorification du passé. Prenant à son compte l’idée que le patrimoine est à la fois une notion mouvante et une construction sociale 3, elle préfère s’inscrire dans une approche dynamique, encore une fois centrée sur les personnes qu’elle rencontre. Ses images évoquent les questionnements ontologiques qui traverse»nt le monde agricole face à l’engrenage technologique : la place des savoir-faire locaux face aux prescriptions normalisées, l’automatisation, la montée en puissance du numérique et de l’intelligence artificielle, la robotisation, etc.
Il y a, en creux, derrière chacune de ses photos, une évocation de ces problématiques et un désir de mettre en avant le quotidien de travailleur.ses, qui luttent pour ne pas se faire submerger par la survalorisation de la dimension technico-économique de l’activité agricole et qui tentent de mettre en œuvre des alternatives émancipatrices à l’agriculture industrielle.
Autre thématique chère à l’artiste, le motif du vivant est ici omniprésent. A ce sujet, elle adopte une posture, à la croisée des questions naturelles, humaines et politiques, que l’on pourrait qualifier d’art diplomatique, au sens entendu par Baptiste Mozizot 4 lorsqu’il développe le concept de sciences diplomatiques. Sensible à la condition animale, Léna Durr pose un regard tendre sur les bêtes autant que sur les paysan.es, et se place, en ce sens, dans une position de diplomate, défendant une alliance inter-espèces entre humains et animaux, à la recherche d’un équilibre, et à l’opposé d’un modèle d’exploitation.
Reflet de la relation au vivant, le rapport à la mort se manifeste dans son œuvre, à travers une représentation où se côtoient croyances populaires, signes religieux et symboles mystiques.
Loin des clichés, l’artiste nous rappelle également que les modalités de transmission et d’installation dans les fermes sont hétérogènes et intimement liées à la diversité des parcours de vie. Elle souligne l’importance de la famille à travers le temps, tout en montrant que les liens intergénérationnels se tissent également en dehors des structures familiales. On lit implicitement, à travers sa galerie de portraits, la question du poids de l’héritage, celle de l’origine, entre « gens du pays » et étrangers, et celle de la place de la femme, qui remet désormais en question l’emploi unique du mot « patrimoine » et ouvre le champ d’une possible réhabilitation de celui de « matrimoine ». 5
Avec « Sur un plateau », Léna Durr pose un regard humaniste sur la vie de quelques paysan.es du plateau du Mézenc et nous offre un témoignage précieux, caractérisé à la fois par un profond ancrage local et une portée universelle.
Alexandre Telliez-Moreni, 2025.
1 Pour constituer cette micro-collection d’objets, Léna Durr est passée sur chaque stand du vide grenier, en demandant aux vendeur.ses de lui désigner l’objet qui leur évoquait le plus le plateau du Mézenc.
2 Julie Crenn, Lauriane Gricourt, Annabelle Ténèze, Artistes et paysans, battre la campagne, 2024, Les Abattoirs, Ed. Dilecta.
3 Nathalie Heinich, La fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, 2009, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Ethnologie de la France ».
4 Baptiste Morizot, Manière d’être vivant, Enquêtes sur la vie à travers nous, 2020, Actes Sud.
5 Le terme « matrimoine » n’est pas un néologisme. La première occurrence − matremuine, en ancien français − date de 1155 et désigne les « biens de la mère », au même titre que le patrimoine se réfère à ceux du père. Du XIIIe siècle à la fin de la Renaissance, le mot « matrimoine » est couramment utilisé dans le cadre des héritages. Son effacement de la langue française relève bien de choix politiques.
Sur un plateau (série de 42 photographies) réalisée en résidence de création avec les paysans et paysannes du plateau du Mézenc, projet porté et financé par l'association La Caravelle en 2024/2025.
































