Collection, tome 1, 176 pages, 30 x 30 cm, 2014

Canards en plastique, statuettes de la Vierge à l’Enfant et du Christ en croix, broderies représentant des animaux domestiques et des flamants roses, papillons naturalisés, trophées de chasse, poupées en plastique, « Popples » et « Kiki », vêtements, chaussures, napperons, magnétoscopes et téléviseurs à tubes cathodiques. Cet inventaire est un aperçu de la collection de Lena Durr. Si les fonctions de ces objets sont pour le moins diverses, l’unité de l’ensemble est assurée par le fait qu’ils proviennent de la même culture matérielle, que nous pourrions qualifier de populaire et dater d’un passé récent. Comme toute collection, celle de Lena possède quelques fleurons, est riche d’un nombre important de pièces, et ne cesse d’augmenter au fil des années. Lena chine dans les brocantes et les marchés aux puces, et exclue la prospection sur Internet. Sa démarche relève davantage de l’objet trouvé que d’une approche rationalisée. Là où certains ont pour horizon l’exhaustivité, celui de Lena est l’accumulation.

La collection a une fonction matricielle dans son œuvre. Les objets qui la composent sont mis en scène dans des installations et des photographies, avec pour règle de ne jamais présenter deux fois le même. Pour autant, elle ne peut être réduite au rôle de stock disponible. Il s’agit d’une activité permanente, intégrée au quotidien de l’artiste au point qu’elle vit entourée de ces objets. Ce détail, par-delà l’anecdote, permet de préciser le statut de la collection dans l’œuvre de Lena : sa portée artistique ne réside pas dans une esthétique qui détourne les codes d’un archétype socioculturel tel que le musée – que l’on pense, pêle-mêle, aux Vitrines de Christian Boltanski, au Mouse Museum de Claes Oldenburg ou encore aux cabinets de curiosité de Mark Dion – mais dans l’acte même de collectionner, qui est la part confidentielle de l’œuvre et son principe générateur.

Au cours du processus, les objets connaissent un changement de statut significatif. Désuets et inusités, ils sortent du réel pour devenir des pièces de collection ; ils sont ensuite intégrés dans le champ de l’art et pourvus d’une fonction esthétique. Cette opération de requalification permet de rendre caduque la dichotomie entre art et culture populaire, selon ce que Lawrence Alloway nomme en 1959 un « front étendu de la culture » (Cambridge Opinion, n° 17, 1959). Par cette formulation, Alloway défend un « continuum » entre art et culture populaire dans le cadre d’un projet critique qui prend notamment pour cible les hiérarchies sociales. L’œuvre de Lena a ceci de critique qu’elle invite à porter le regard sur une culture modeste et silencieuse, à contre-courant des critères « mainstream ». Chose essentielle, elle y parvient sans aucune condescendance, en tenant à distance les séductions vintage et les approches exotisantes. La justesse de sa position résulte précisément de la sincérité de son attitude et de son investissement en tant que collectionneuse. 

                                                                                                                                                                              Marie Adjedj, 2016

Collection, tome 2, 157 pages, 30 x 30 cm, 2016