
Léna & Alexandre
Durr Telliez-Moreni
L'Arrière-scène
Nous vivons et avons grandi dans le sud-est de la France. Hors des villes, depuis l’enfance, les collines sont pour nous un terrain d’exploration et d’évasion : marcher sous les arbres, écouter les oiseaux, reconnaître les plantes, pratiquer la cueillette, observer le vivant.
Ces dernières années, ce rapport intime a évolué. À mesure que nous nous éloignions des sentiers, la forêt nous révélait des traces et des signes décalés et dissonants : carrières, centres d’enfouissement, centrales photovoltaïques au sol, défrichements, clôtures grillagées, terrains de chasse ou de pratiques motorisées. Ces usages dispersés, souvent dissimulés et invisibles depuis les villes, composent ce que nous appelons l’arrière-scène : un espace où se matérialisent les conditions matérielles et les effets indirects des modes de vie urbains.
La forêt méditerranéenne a toujours constitué un espace exploité. Pendant des siècles, les sociétés rurales ont entretenu avec elle un rapport fondé sur une connaissance fine des ressources et des équilibres du territoire. Ces usages traditionnels — exploitation du bois, cueillette, pâturage, chasse — coexistaient souvent avec des logiques d’appropriation imposées par les pouvoirs seigneuriaux, royaux ou étatiques. Les paysages portent encore les traces de ces héritages : végétation, architecture, sentiers, toponymie, patrimoine écrit ou oral.
Depuis le milieu du XXᵉ siècle, l’exode rural et forestier a dessiné une nouvelle géographie. Alors que les usages traditionnels devenaient marginaux, la forêt intégrait progressivement d’autres logiques : extraction de matériaux, enfouissement de déchets, production d’énergie solaire ou exploitation du bois à grande échelle. Certains projet, dépourvus de toute logique de site, traduisent un mépris profond pour la forêt.
Dans son ouvrage Les forêts en bataille, Gaspard d’Allens lançait l’alerte : « La forêt n’a pas besoin de brûler, elle a déjà disparu de nos esprits. »
À travers une enquête photographique menée pendant dix-huit mois, ce projet cherche à rendre perceptibles les traces et les dynamiques de cette arrière-scène, à réactiver une attention aux milieux forestiers et aux savoirs qui leur sont associés, et à inviter chacun·e à reconsidérer son rapport au vivant et le rôle qu’il ou elle joue dans la transformation et la préservation de ces paysages.
Ce projet a bénéficié du soutien à la photographie documentaire du CNAP en 2024.



















